par Emmanuelle Chérel
Ville récente, cité des migrants, des nouveaux arrivants, Miami apparaît comme bigarrée, multiple, étendue, excessive, dynamique et attrayante. Elle veut aujourd’hui se défaire de l’image d’une ville consacrée au « sand/sun/fun » pour retraités multimilliardaires ; Son expansion démographique et son redéploiement économique provoquent un processus d’urbanisation rapide : la construction d’une cinquantaine de gratte-ciels dans le Downtown (des bureaux et des appartements pour le moment vides), une spéculation immobilière, un déploiement des zones résidentielles de luxe et de tourisme, un étalement des banlieues (pour les classes populaires et moyennes), la réhabilitation de certains quartiers (Wynwood et Art district des quartiers populaires et de stockage) situés jusqu’alors en frontière de l’actuel centre ville . Miami, vit des phénomènes sociaux et culturels complexes du fait, entre autres, de sa localisation (les plaisirs des tropiques pour les uns ou l’espoir d’une vie meilleure pour les autres), aux portes des Caraïbes (seize nations et douze territoires rattachés), proche du Venezuela, du Mexique et accueillant aussi capitaux russes ou européens, est parcourue par des transformations permanentes. Certains la disent fragile car potentiellement sujette à la crise et la récession.
Miami a toujours été structurée en différentes villes séparées par de critères de race, de classe et de religion. Depuis les années 1960, sa population est composée de quatre grands groupes ; les blancs, les blacks (afro-américains et haïtiens), les juifs et les cubains . Elles ont construit des sous villes avec chacune une structure urbaine (centre ville commercial, clubs privés, hôtels, qui servent d’espaces publics). Leur identité architecturale n’est pas tant reliée par des monuments civiques que par des structures privées ou des images éphémères, des publicités pour touristes. Si les mélanges sont plus faciles aujourd’hui, le choc des différences et des inégalités est violent : S’y entremêlent ultra-modernité et sous-développement. Devant les villas veillent les yachts – au pied des grattes ciels vides dorment des familles de sans-abri.
Mais Miami est animée par une vitalité artistique évidente. Dans le quartier de Wynwood, des galeries d’art nationales ou internationales se sont installées et les collectionneurs Rubell et Margulies ont ouvert deux espaces pour montrer leurs incroyables collections. L’évolution du Art district ne détrône pas Chelsea, pourtant une attention internationale est prêtée au phénomène, notamment du fait de la foire d’art contemporain Art Basel qui se tient chaque année à Miami Beach depuis décembre 2001. Cet événement est prisé par auprès d’une foule internationale de galeries, d’artistes, de collectionneurs et de directeurs de musées. Visiblement, les organisateurs de la foire de Bâle auraient choisi Miami non pas uniquement du fait de son potentiel d’acheteurs mais parce qu‘elle possède une scène active et productive : artistes, musées, galeries. Le soutien des collectionneurs a contribué à son succès. Dès la première année, ils ont ouvert leurs maisons et leurs collections aux visiteurs d’Amérique latine et d’Europe et aux conservateurs internationaux. Ils ont aussi aidé les musées locaux par des fonds, des prêts d’œuvres ou des contributions aux collections permanentes : parmi eux, Normam et Irma Braman, Paul et Estelle Berg, Mireille Chancy-Gonzales, Ella Fontanas Cisneros, Carlos et Rosa de la Cruz, Jeff Gelblum, Tony Goldman, Maggie Hernandez, Steven et Rachelle Lanster, George Lindemann, Martin Z. Margulies, Peter Menendez, la famille Rubell.
Plusieurs étapes ont marqué ce processus. Dans les années 1980, apparaissent le Lowe Art Museum à l’Université de Miami, le Bass Museum of Art à Miami Beach, quelques galeries privées et la Visual Arts Gallery de la Floride International University appelée aujourd’hui Patricia & Philip Frost Art Museum avec l’ouverture en 2008 d’un nouveau bâtiment. Des artistes rénovent des lieux dans des quartiers délaissés (la galerie South Florida Center sur Lincoln Road Mall, Art Complex à Wynwood). Christo fait événement avec « Surrounded island » en 1983. L’année suivante ouvre dans un énorme complexe désigné par Philip Johnson situé au sein du Downtown – le Center for the Fine Arts – près de la bibliothèque municipale et du Musée d’histoire de la Floride du sud. Cette période est également marquée par l’installation de plusieurs générations d’artistes cubains (depuis 1959) : Carlos Alfonzo, Mario Algaze, Maria Brito, Humberto Calzada, Pablo Cano, Ramon Carulla, Demi, Silvia Lizama, Connie Lloveras, Maria Martinez-canas, Arturo Rodriguez, Lydia Rubio, Rafael Soriano et César Trasobares. A partir de 1990, une autre génération d’artistes cubains s’impose. Venant du Mexique, ces artistes qui avaient appris à contourner la censure à Cuba, furent les premiers à connaître une attention internationale : José Bedia, Florencio Gelabert, Tomas Esson, Glexis Novoa et Ruben Torres Llorca. Des artistes haïtiens tel que Edouard Duval Carrié font également parler d’eux. En 1990, la foire Art Miami s’établit. Quatre ans, plus tard, Suzanne Delehanty prend la tête du Center for the Fine arts, qui devient le Miami Art Museum (MAM). Cette institution se voit doter de nouvelles missions : exposition, collection, conservation de l’art du XX ème et du XIX ème siècle.
En 1996, ouvre, dans un bâtiment conçu par Charles Gwathmey, le Museum of Contemporary Art (MOCA) dans North Miami. Ce lieu public fit parler de lui dès son exposition inaugurale « Defining the Nineties : Consensus making in New York, Miami, and Los Angeles » proposée par sa directrice, Bonnie Clearwater. Elle décida d’exposer des artistes de Miami au côté d’artistes de réputation internationale (José Bedia, Robert Chambers, Teresita Fernandez, Felix Gonzales-Torres, Quisqueya Henriquez et Ruben Torres Llorca) pour révéler des liens entre les recherches artistiques de ces trois villes, et hisser Miami au niveau des deux autres. Cette manifestation eut un impact important sur la communauté artistique locale. Depuis le MOCA joue un rôle majeur (du fait de la qualité de ses expositions, de son soutien aux artistes mais également de son service éducatif qui œuvre pour une véritable inscription de ce lieu dans le contexte des quartiers haïtiens qui l’entoure et ce avec peu de moyens). Une autre exposition importante en décembre 2000 contribua à la mystique de Miami, « Making Art in Miami : Travels in Hyperreality » (Hernan Bas, Natalia Benedetti, Robert Chambers, Westen Charles, Cooper, William Cordova, John Espinosa, Naomi Fisher, Robert Flynn, Dara Friedman, Luis Gispert, Adler Guerrier, Mark Handforth, Jason Hedges, Beatriz Monteavaro, Gene Moreno, Jorge Pantoja, Norberto Rodriguez, David Rohn, Eugenia Vargas, Annie Wharton et Elizabeth Withstandley). Le titre de l’exposition est emprunté à Umberto Eco. Dans sa nouvelle, ce dernier affirme qu’aux USA, la réplique des pièces histoires surpassant l’original, ne produit pas seulement de l’illusion mais stimule son désir. Simulation et simulacre seraient leur/notre rêve actuel. B. Clearwater reliait les oeuvres de cette exposition à la longue tradition de création de fantaisies fabuleuses à Miami ; de Vizcaya, le domaine de l’industriel James Deering de style renaissance construit en 1916 sur Biscayne Bay au parc de Disney World construit près d’Orlando. Variété de l’imagination qui suit son caprice sans s’asservir au réel, qui s’amuse, s’invente et se renouvelle en formes variées, la fantaisie caractériserait l’esthétique de la ville. Cette station balnéaire, parsemée de motels et hôtels, architecture de loisirs , de la culture de masse participe, en effet, à ce phénomène de la mise en scène de la culture par elle-même. Cette culture visuelle et de la mise en scène, du spectaculaire, de la performance, de l’exotisme qui s’est formée dans les lieux de divertissement du XIX ème siècle, est omniprésente. Et la mise en scène est le lieu même d’une opération particulière nommée par le terme de fantasmagorie – spectacle fantastique avec abondance d’effets lumineux et colorés, avec des procédés créant l’illusion, du merveilleux pour le plaisir des yeux. Plus précisément, si la question culturelle a tourné depuis toujours autour de la production et de l’interprétation de son propre mythe, ce mythe incarné dans les villes et les paysages, vecteur de spéculation et de domination, n’est pas une fantasmagorie imaginée, mais une fantasmagorie mise en scène. Pour B. Clearwater, les artistes de Miami, entourés par cette hyperréalité (parcs d’attraction, économies du ciné et de la mode), ont conscience de leur rôle de regardeur, ce qui « les amènent, sans cynisme, à explorer la relation au monde et l’expérience du musée, pour suspendre les croyances et la part de fiction sans délaisser sa séduction, son plaisir ».
D’autres institutions ont dédié des expositions aux artistes de la ville « New Work Miami » au MAM, « globe>miami>island » en 2001 au Bass Museum of Art proposée par l’artiste Robert Chambers. Silvia Karman Cubina, directrice du Moore Space, un lieu appartenant à la collectionneuse Rosa de la Cruz qui négocia avec Craig Robbins, dans le Design district, un des principaux développeurs de ce quartier et collectionneur (en 2001), lance un programme d’invitations de commissaires. En 2000 « Departing Perspectives », dont le commissaire Frederic Snitzer, ancien enseignant à la New World School of Arts, montre des travaux d’étudiants et d’artistes dont Hernan Bas, Bhakti Baxter, Eugenia Vargas, Purvis Young. A cette époque, de nombreux lieux sont initiés par les artistes : BOX, Home Shows, Locust projects, Galerie Dorsch, Diapora Vibe Gallery, Edge Zones, The House, Bas-Fisher invitational. Des galeries privées s’installent, ainsi que de nouveaux espaces gratuits comme la Gallery Wolfson sur le campus Miami Dade College /South Florida Art Center à Miami beach. La fondation CINTAS (en lien avec le Frost Art Museum) met en place des expositions, bourses et achats d’œuvres des cubains de la diaspora. Le Cifo -Art space- initiative d’Ella Fontanals Cisneros soutient l’art de l’Amérique latine. En 2005, le directeur actuel de la collection de la famille Rubell, Mark Coetzee, conçoit « At This Time : 10 Miami Artists from the Rubell Family Collection » . Des initiatives qui permettent à Miami de s’exporter : en témoigne, l’exposition de Hans Ulrich Obrist co-commissaire pour le Astrup Fearlney Museum of Modern Art en Norvège (2005) intitulée « Uncertain states of america : american art in the 3eme Millennium » avec les artistes Jiae Hwang, Cristina Lei Rodriguez et les TM sisters. En quelques années, 70 galeries ont ouvert à Wynwood. Le dernier ambitieux projet de la ville est la construction d’un nouveau MAM, conçu par Jacques Herzog & Pierre de Meuron.
Décembre 2007 semble constituer l’apogée de La Art Basel avec ses 200 galeries (dont quatre françaises) dans la sélection officielle et 20 foires satellites au Convention Center (1500 artistes)- On y attendait 40 000 visiteurs (conviés à toute une vie sociale et commerciale – fête privées et vernissages). A travers toute la ville se déploient – Scope, NADA, Design Miami, Photo Miami, Pulse, Chicago’s Bridge Art Fair, Seattle Aqua, Art papers, Brooklyn’s fountain, Pool Art Fair, Diva, Flow and zones et les toutes nouvelles : Ram Miami, Japan’s Geisa, Red Got, Art Now Fair, Art miami-. Art position, Art video lounge, Arts projects (installation in public spaces), Art perform, Art guest lounge (conférences de curateurs), Art sound lounge, Art supernova (une vingtaine de galeries présentant des artistes émergeants) constituaient d’importantes plateformes présentant des artistes de l’ensemble du monde. Lors de cette sixième foire, le très dynamique service culturel de l’ambassade de France initia l’exposition « Kissin’ in the USA », au Moore Space, présentant dix huit artistes de la jeune scène française (Abel Abdessemed, Saâdane Afif, Karina Bisch, Marcelline Delbecq, Brice Dellsperger, Richard Fauguet, Claire Fontaine, Loris Gréaud, Vincent lamouroux, Guillaume Leblon, Mathieu Mercier, Petra Mrzyk & Jean-françois Moriceau, Philippe Perrot, Christine Rebet, Tatiana Trouvé, Fabien Verschaere)- Les ventes de certains auraient bondies dès le lendemain.
Le sud de la Floride est-il épitomé du post-capitaliste culturel ? L’explosion de la foire qui a commencé avec la précédente version représente une source de revenu financier importante (hôtels, restaurants, transports). Si elle fait apparaître un risque qualitatif pour la foire (par l’apparition de produits spécifiques et du collecteur comme producteur), elle révèle un marché qui semble délibérément optimiste : Résultat des économies émergeantes ? de la récession américaine ? de l’accélération de la constitution de grandes fortunes internationales ? La transformation du Downtown et de Wynhood est qualifiée de renaissance : terme qui révèle ce récent intérêt des urbanistes américains, investisseurs, architecteurs et citadins pour les anciens centres villes, les rues et les espaces publics piétonniers. Investissement, rénovation, redéveloppement ont des conséquences discutables , parfois abordées dans les expositions (voir « New Works Miami » ou « Miami transition » au MAM). Les prix immobiliers à Wynwood ont grimpé de 400 % en 5 ans (!) engendrant un processus de gentrification (qui n’est pas enrayé par un parc de logements sociaux largement délaissé). Ainsi s’impose une question : comment préserver une diversité culturelle et sociale, et pluralisme ? Les collectionneurs sont parfois ceux là même qui investissent dans l’immobilier et qui privilégient bien souvent leurs initiatives aux dépens de celles des collectivités publiques. South beach et North beach se portent très très bien, mais que penser de l’Overtown, au nord du Downtown, la partie historique afro-américaine de la ville née de la ségrégation légalisée jusque dans les années 60 qui est devenue un quartier pauvre divisé par un immense nœud routier ? Que penser de cette concentration de revenus excessivement bas, des problèmes de vols et de violence que subissent Little Haïti ou Liberty City ?
Le projet de recherche Pensées archipéliques de l’Ecole Régionale des Beaux de Nantes a pour parti pris d’étudier l’art contemporain dans ses différentes composantes en le reliant aux réalités culturelles et sociales, à partir d’une situation exemplaire et signifiante, celle de Miami pour la relier à celles de Nantes. Révéler des différences, des similarités, des processus naissants, prendre connaissance, tel sont les enjeux de ce projet. Mené avec Georgia Nelson, artiste, il s’attache à observer les liens existants entre urbanisme, tourisme, loisir et art dans une situation où la politique culturelle publique est particulièrement faible et sujette au marché de l’art et à ses manifestations (ses jeux internationaux financiers et symboliques, ses critères de goût et de jugement). Une des préoccupations de ce projet est de prêter une attention particulière aux phénomènes d’interculturalité, aux microclimats culturels – conséquences de l’exil, de l’altérité, des diasporas, des côtoiements, des influences et des mélanges. Apparaît dans ces cultures confrontées les unes aux autres quotidiennement, toute une série d’opérations : croisements iconographiques, emprunt, détournement, réemploi, altération, décontextualisation, traduction, association, acculturation, interférence, imbrication, saturation, anthropophagie, syncrétisme, maniérisme, ornement, cumul, brouillage, confusion, chevauchement, contagion, transposition, glissement, alternance, modulation, réunion, superposition, etc…. Nos échanges avec la Floride International Université et les acteurs de l’art contemporain (artistes, galeristes, collectionneurs, institutions) nous amènent à un travail sur l’expérience de cette ville (ses imaginaires et ses manifestations) qui révèle nos situations de voyageurs et d’étrangers. Il ne s’agit pas ici d’exalter l’exotisme mais d’éprouver cette dialectique du familier et de l’étranger, de la penser, de la traverser, à travers des images et des propositions artistiques pour envisager une réalité qui permet le retour chez soi de la pensée.
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1. Sur l’organisation des villes américaines voir Mike Davis, Au delà de Blade Runner – Los Angeles de l’imagination du désastre (1998), Paris, Allia 2006.
2. Les politiques d’immigration sont différentes selon les nationalités. Depuis 1959, les cubains lorsqu’ils posent le pied sur le territoire américain peuvent y rester alors que les haïtiens ou les mexicains sont renvoyés.
3. telle que Isaac Julien, True North 2006.
4. Robert Venturi, D. Scott Brown et S. Izenour, Learning from Las Vegas, Cambridge (Mass.) 1972.
5. Gray Read, dans « The Theatre of Public Space in Many Miamis », 2005. décrit l’architecture du spectacle du Miami des années 50 (amphithéâtre, stades et médias (TV) et la quantité incroyable de parcs à thème (aquarium, serpentarium, Parrot jungle, Monkey jungle, the Miccosukee Indian Village et le bandshell (bayfront park). Elle montre le principe du être vu/voir qui structure l’architecture et la vie des hôtels et motels, music halls et plages (avec leurs ségrégations).
6. Jacques Derrida, dans Le spectre de Marx, Paris, Galilée, analyse la manière dont Marx a recours à un langage théâtral pour montrer la double nature, phénoménale et spectrale, de la marchandise.
7. Voir Mark Coetzee, Not Afraid: The Rubell Family Collection, Phaidon, 2004.
8. Le comité de sélection a choisi seulement quatre galeries de Miami : Kevin Bruk Gallery, Frederic Snitzer, Gavlak Gallery et Emmanuel Perrotin (installé depuis 2005).
9. Selon Valerie Duponchelle, « Les français séduisent Miami », le Figaro, 8 déc 2007.
10. Une heure après le vernissage un collectionneur s’était déjà offert pour 10M$ les cinq grands tableaux d’Eric Fischl. Idem le Figaro, 8 déc 2007
11. Voir le documentaire The darkside of the boom (2007), les études de Marcos Feldman et le texte d’Alfredo Triff « Out with the old », 7/8 2004, The New Times column, Thomson, Miami, 2006.
12. Voir le processus que connut New York dans les années 80, Rosalyn Deutsche, Evictions-art and spatial politics, Boston, MIT, 1996.
13. Susan Valdes-Dapena, « Miami No Es los estados unidos » à propos de la proposition d’Alfredo Jaar à Miami – This is Not America (1998).


